Extraits

Vainqueurs

La chaleur était devenue insupportable. Ce splendide soleil tant espéré était passé du statut de bienvenue à celui de « persona non grata ». Les kilomètres de route, qui serpentaient au creux de la forêt, pesaient leur poids au travers des cuisses, mollets, talons. La soif était si intense que les gorgées d’eau avalées ne suffisaient plus à l’assouvir. Les gouttes de sueur qui perlaient le long de mon visage me piquaient les yeux et provoquaient une gêne de plus en plus présente en glissant dans mon cou et sur mon torse. J’étais épuisée, je n’en pouvais plus. Les derniers kilomètres qu’il me restait à faire me semblaient insurmontables. Une seule question me hantait : « Mais qu’est-ce qu’il m’a pris de venir ici ?! » J’étais si lasse que j’en étais presque à regretter de m’être lancée dans cette aventure.

Et quelle aventure ! Le sourire me vient aux lèvres en revoyant l’image d’Annabelle lorsqu’elle s’était entièrement renversé sa gourde d’eau sur elle dans l’empressement, au premier jour de notre excursion.
Et Évan, le soir du lendemain, qui nous a raconté de belles histoires au coin d’un feu de camp.
J’en suis presque à éclater de rire de nouveau en repensant à Isidore et ses nombreux « râteaux » en tentant de séduire la délicieuse Amélie.

Les forces me reviennent. À l’évocation de ces souvenirs et du bonheur qu’ils m’ont apporté, je retrouve du courage. Assez pour continuer la marche.
Les derniers kilomètres me semblent étrangement moins insurmontables. Des images, des visages défilent dans ma tête. Le sourire ne quitte plus mes lèvres. Je me retourne et les contemple tous. Annabelle, Amélie, Isidore, Évan, Matis, Clément et Mélusine. Avec moi en plus on forme une belle équipe de vainqueurs. On aura parcouru 150 kilomètres à travers la vallée, la forêt et en longeant les cascades. Nous n’étions pourtant pas de grands courageux à la base. Mais la solidarité qui s’est créée au sein du groupe nous a aidés à surmonter ce qui semblait alors impossible. Les liens se sont tissés, l’amitié a pris une grande place dans le fonctionnement du groupe. Et nous en sommes là aujourd’hui, à quelques kilomètres à peine du but que nous nous étions fixé. Nous y sommes arrivés, malgré les obstacles de la nature et de la condition humaine. Nous voilà arrivants en vainqueurs à l’étape finale où nous attendent ceux qui nous ont laissé entendre qu’en croyant en nous on atteindrait notre but.
La chaleur accablante m’étouffe. Ma respiration se fait de plus en plus douloureuse. Ma gorge sèche me brûle. Mes jambes sont lourdes et mes pieds écorchés m’arrachent des cris de souffrance. Mes épaules sont pesantes, mes genoux engourdis, mais cette ligne d’arrivée, ce lieu qui nous a été donné comme l’ultime destination se présente à nous.
Je puise mes dernières forces dans le désir ardent de réussir. Cette envie d’être fière de moi, de nous, de ce que nous avons pu accomplir grâce aux amitiés naissantes. J’ai tellement envie de marquer cette évidence que je m’arrête et leur tends les mains, avec tant de messages à faire passer dans le regard. Un léger sourire aux lèvres, mes yeux s’attendrissent à la vue de mes compagnons de route, mes camarades, ceux sans qui je me serais arrêtée il y a longtemps déjà. Une fois à ma hauteur, Matis me donne la main, puis Amélie, et les autres suivent le mouvement en se donnant la main à leur tour, formant ainsi une chaîne que l’on veut incassable, symbole du lien qui nous unit désormais.
C’est la tête haute, les visages heureux et dans une immense euphorie que nous atteignons notre but. Malgré les douleurs, nous trouvons la force de nous enlacer pour nous féliciter les uns les autres. Une chaleureuse embrassade commence alors entre nous tous, participants de la marche, personnel encadrant et certains de nos proches venus acclamer notre exploit.
Nous sommes enfin vainqueurs, mais ce qui gonfle nos cœurs en cet instant précis n’est pas le bonheur d’avoir réussi, mais la joie d’avoir rencontré des amis, de ceux sur qui l’on peut compter, de ceux grâce à qui on puise la force qui est en nous pour vaincre l’invincible !
À mes amis, MERCI, vraiment, ça valait le coup !

Karine Jeannin