Extraits
La Ravaudeuse
de Fabienne Tassin
J'avais le regard perdu en l'air par un beau matin de printemps, quand j'aperçus un héron volant dans le ciel. Il effectuait un drôle de parcours en zigzag, on avait l'impression qu'il raccommodait, de son long bec, deux morceaux de ciels déchirés avec du fil invisible.
Au bout de son bec pendouillait un étrange paquet de droite à gauche, cela me faisait penser au balancier de la pendule de ma grand-mère. L'animal, en plus de voler de travers, hochait la tête pour maintenir une sorte d'équilibre somme toute assez aléatoire.
Étrange ballet aérien dans les brumes de ce doux matin. Intriguée, je suivais du regard l'animal quand je m'aperçus qu'il était suivi d'autres volatiles et un, et deux, et trois, zéro... excusez-moi, l'enthousiasme me fait perdre la tête, quatre, cinq, six, sept.
L'équipe au complet se mit à tourner en rond juste au-dessus de ma maison et ron et ron petit patapon quand mister héron, chef de l'escadrille, m'aperçut sur le pas de la porte, il fonça tel un avion de chasse dans ma direction. Apeurée je me planquai sous le paillasson !
Malheureusement, le paillasson n'était pas la meilleure planque qui soit et je sentis quelques minutes plus tard des coups de bec sur mes jambes qui dépassaient allègrement du fameux paillasson en forme de tortue j'avais cru un instant que cela aurait pu faire illusion, c'était sans compter sur l'intelligence animale...
« Eh mam'zelle ! » Dit-il, juste après avoir ouvert le bec et déposé son paquet sur le perron. « C'est la livraison de printemps ! Vous êtes bien au numéro 11 ? » Il avait desserré le bec et posé le petit paquet indigo sur les marches pour pouvoir me questionner. Surprise, étonnée, je bafouillai entre mes dents : « Oui, vous êtes bien au numéro 11 ! », « Vous pouvez me signer le bon de livraison, please ? » Il sortit un petit carnet à souche, s'arracha une plume ce qui le fit saigner et signa le bon nº 1 par une sorte de calligraphie inconnue avec le sang qui était resté sur le bout de sa plume. Ses congénères s'étaient garés dans la cour en formant une ronde et ils caquetaient joyeusement en se rafraîchissant dans une petite flaque d'eau de pluie formée la veille.
Ils avaient tous déposé leurs paquets sur le sol, il y en avait de toutes les couleurs : des roses, des jaunes, des bleus, des verts, des rouges. C’était beau à voir tous ces petits paquets colorés, sur le carré d'herbe verte cela ressemblait à une toile impressionniste de grand maître. Il me remit le bon, déploya ses ailes de belle envergure, poussa un sifflement aigu, toute la petite troupe reprit ses paquets et se prépara au décollage imminent. Quelques minutes plus tard, je me retrouvai là, ahurie, seule, en chemise de nuit, les cheveux hirsutes, les yeux ébahis, les bras ballants. Je ne me posais pas vraiment de questions, j'étais juste en train de me demander si je n'avais pas rêvé, mais en regardant à mes pieds, je savais que la réponse était négative. Je me suis baissée et j'ai ramassé le petit paquet indigo entouré d'une ficelle d'argent et je suis allée, pieds nus sur l'herbe verte encore pleine de la rosée du matin.
Le soleil commençait à saupoudrer de doré et de rose les brumes matinales, les oiseaux gazouillaient gentiment, les arbres séchaient en frémissant sous les premiers rayons, les feuilles ondulaient subtilement sous les caresses d'une imperceptible brise, la terre se réveillait en me chatouillant malicieusement la plante des pieds.
J'étais en osmose avec la terre, avec l'herbe, le ciel, le soleil, la brume, les arbres, les feuilles. J'avais l'impression d'être un peu tout cela à la fois. Cette image-là, celle du matin qui se lève c'est moi, tout à fait moi, je m'y sens bien, je m'y sens heureuse et puis là avec ce petit paquet dans les mains, j'étais comme une enfant émerveillée, curieuse de découvrir ce qu'il contenait. Comme à mon habitude, pour prolonger le plaisir, j'ai traversé tout le jardin, tournoyé sur moi-même dans quelques pas de valse, j'ai dit bonjour aux oiseaux par quelques cui-cui de mon cru, j'ai enlacé quelques troncs d'arbres, caressé l'herbe et quelques jolies pivoines qui venaient d'éclore dans la nuit, j'ai sautillé de joie par-ci par-là, j'ai versé quelques larmes d'extase sur un petit autel de pierre, j'ai remercié la vie en quelques douces mélodies de ma création, puis je me suis assise sur un petit banc de pierre sous le saule pleureur.
C'est un endroit secret, territoire sacré un peu caché par de longs branchages souples qui traînent jusqu'au sol que j'affectionne particulièrement parce que, même si des gouttelettes s'échappent de mes yeux sans que je puisse rien contrôler, je me dis que je n'y suis pas seule puisque le saule pleure lui aussi, du coup me sentant moins seule, cela me rend infailliblement plus joyeuse et légère.
C'est terrible, je ne peux m'empêcher de faire traîner en longueur ce désir du « juste avant ». Attendre encore un peu le paquet entre les mains en rêvassant et en ne cherchant même pas à imaginer ce qu'il contient, mais en jouissant de l'instant présent, en savourant seconde après seconde, doucement, en me remplissant de la beauté matinale, en m’émerveillant du temps qui s'égrène et qui s'étire jusqu'au moment où je ne sais plus où je suis, ni qui je suis parce que « je » ne suis plus...
Je fais partie du paysage, devenue pierre, les pieds glacés, les mains engourdies, les yeux figés dans le vague, un frisson parcourant mon corps, envahissant chaque parcelle de mon humanité, seul mon coeur
d'artichaut brûle, incandescent, silencieux.
Ces instants sont précieux, ils sont mon éternité.
Un bruissement extérieur me ramène à la réalité, mon regard se pose comme un oiseau sur mes mains ouvertes contenant ce paquet offert par un céleste volatile.
Je me décide à ouvrir lentement le paquet, presque à regret, car vient toujours le temps d'affronter la réalité, les surprises de l'existence.
Ne pas fuir, jamais. Ne pas faire semblant, jamais.
Céder à la curiosité qui me pousse, toujours aller voir derrière, de l'autre côté du mur, du voile de l'existence, derrière l'emballage, tiendra-t-il ses promesses ?
Le ciel m'offrira-t-il encore des présents ?
Mes doigts agiles dénouent patiemment la ficelle d'argent sans la rompre. Quelques minutes plus tard, au milieu d'une étoffe couleur de lune, une pelote de fil trône là. Comment décrire sa couleur ? Le fil n'est pas tout à fait invisible, pas tout à fait brillant, pas tout à fait blanc, mais un peu tout à la fois, je n'ai jamais rien vu de pareil.
À côté, un papier cristal enroulé comme un parchemin. Je le déroule doucement et découvre une longue aiguille étincelante comme une lame neuve, fine et pointue. Sur le parchemin une simple notice :
« Ravaude dans la joie avec cet indestructible fil de soie
Ta vie et celle des autres
Pour l'amour de moi,
Pour l'amour de toi
Pour l'amour de soi
Ravaude pour l'amour de celle qui te guide vers l'au-delà
Je pense à toi jour et nuit. Éternellement... »
Signé : l'âme du monde à toi l'enfant indigo.






